Après quatre années passées dans l’opposition, le Parti de la justice et du développement revient au premier plan parlementaire avec 54 sièges. Mais cette progression électorale ne signifie pas automatiquement un retour au gouvernement. Entre les contraintes constitutionnelles, les équilibres arithmétiques de la nouvelle Chambre et les écarts programmatiques entre formations, plusieurs configurations peuvent être envisagées.
Les élections législatives du 23 septembre 2026 ont profondément modifié la configuration de la Chambre des représentants. Selon les résultats provisoires annoncés par le ministère de l’Intérieur, le PAM arrive en tête avec 97 sièges, devant le RNI avec 66 et l’Istiqlal avec 65. Le PJD arrive en quatrième position avec 54 sièges.
Pour le PJD, le changement est particulièrement visible : le parti disposait de 13 sièges dans la Chambre sortante et en obtient désormais 54, soit 41 sièges supplémentaires. Le rapport d’analyse des programmes électoraux étudié dans cet article rappelle également que le parti, qui a gouverné entre 2011 et 2021, était retourné dans l’opposition après les élections de 2021, avec Abdelilah Benkirane revenu à sa tête.
Cette nouvelle donne pose donc une question qui dépasse le seul nombre de députés : quelle place le PJD pourrait-il occuper dans la prochaine majorité parlementaire et, éventuellement, dans le prochain gouvernement ?
- Un PJD nettement renforcé, mais qui n’arrive pas en tête
Le premier élément à prendre en compte est la nouvelle force parlementaire du PJD.
| Parti | Sièges 2026* |
| PAM | 97 |
| RNI | 66 |
| PI | 65 |
| PJD | 54 |
| MP | 29 |
| USFP | 26 |
| PPS | 19 |
| UC | 17 |
| MDS | 8 |
| Alliance de la gauche | 8 |
| FFD | 2 |
| PE | 2 |
| PND | 1 |
| PUD | 1 |
*Résultats provisoires annoncés le 24 septembre 2026.
Le PJD passe ainsi de 13 à 54 sièges. Le rapport consacré aux programmes des partis souligne que cette nouvelle représentation s’inscrit dans une histoire particulière : le parti avait été la principale force parlementaire après 2011 et avait dirigé les gouvernements Benkirane puis El Othmani avant son recul historique de 2021.
Il convient toutefois de distinguer le retour parlementaire du retour gouvernemental.
Avec 54 députés, le PJD dispose d’un groupe parlementaire significatif. Mais il ne constitue pas la première force de la nouvelle Chambre. Surtout, la Constitution encadre la désignation du Chef du gouvernement.
- Une première contrainte : le PJD ne peut pas prétendre à la primature au titre de l’article 47
L’article 47 de la Constitution dispose que le Roi nomme le Chef du gouvernement « au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des Représentants, et au vu de leurs résultats ».
Or, selon les résultats provisoires annoncés par le ministère de l’Intérieur, le PAM arrive en tête avec 97 sièges.
Dans la configuration issue du scrutin du 23 septembre, le scénario d’un gouvernement dirigé par le PJD n’est donc pas celui ouvert par la règle constitutionnelle de l’article 47.
Cela ne signifie pas pour autant que le parti ne puisse pas participer au gouvernement. La Constitution prévoit que, sur proposition du Chef du gouvernement, le Roi nomme les membres du gouvernement.
La question n’est donc plus celle d’un gouvernement dirigé par le PJD, mais celle de la participation éventuelle du PJD à une majorité conduite par le parti arrivé en tête.
- Une deuxième donnée essentielle : la majorité peut être constituée sans le PJD
La Chambre des représentants compte 395 sièges. Pour obtenir l’investiture gouvernementale, le gouvernement doit recueillir la confiance de la Chambre à la majorité absolue de ses membres.
Le seuil correspondant est donc de 198 députés.
Or, une addition arithmétique des trois premières formations donne :
PAM (97) + RNI (66) + PI (65) = 228 sièges.
Cette combinaison dépasse donc, sur le plan arithmétique, le seuil de 198 sièges.
Cette donnée est importante pour analyser la place du PJD : les résultats provisoires ne rendent pas mathématiquement indispensable la présence des 54 députés du PJD pour atteindre une majorité absolue.
Mais l’arithmétique parlementaire ne suffit pas à déterminer la composition d’un gouvernement. Une coalition gouvernementale dépend également des négociations politiques, de la compatibilité des programmes, de la répartition des responsabilités et des choix des directions des partis.
C’est précisément à ce niveau que commencent les différents scénarios.
- Scénario 1 : le PJD retourne dans l’opposition
Le premier scénario consiste à envisager que le PJD conserve une position d’opposition malgré sa progression électorale.
Cette hypothèse serait cohérente avec une donnée institutionnelle simple : une majorité dépassant les 198 sièges peut, en théorie, être constituée sans lui.
Dans cette configuration, le PJD disposerait néanmoins d’un groupe de 54 députés, soit quatre fois plus que dans la Chambre sortante.
Il pourrait alors jouer un rôle parlementaire plus important qu’au cours de la législature précédente : contrôle de l’action gouvernementale, propositions de loi, amendements, commissions parlementaires, débats sur les politiques publiques et mobilisation de son groupe autour de ses priorités programmatiques.
Le programme du parti fournit plusieurs thèmes sur lesquels une opposition parlementaire pourrait être structurée.
Le document étudié identifie notamment :
- la réforme de la gouvernance ;
- la lutte contre la rente et les situations de monopole ;
- la réforme du climat des affaires ;
- la numérisation des marchés publics ;
- la régionalisation et le transfert de compétences ;
- la protection sociale ;
- la santé ;
- l’éducation ;
- la famille et les valeurs ;
- les questions liées à la souveraineté.
Le programme PJD 2026 est organisé autour de cinq axes et comprend 467 mesures numérotées. Le rapport souligne également que le parti a fait le choix de ne pas chiffrer globalement ses engagements.
Dans ce scénario, le scrutin de 2026 marquerait donc essentiellement la transformation du PJD en force parlementaire d’opposition beaucoup plus importante qu’en 2021.
- Scénario 2 : une entrée du PJD dans la coalition gouvernementale
Un deuxième scénario consiste à envisager une participation directe du PJD au gouvernement.
Cette possibilité est juridiquement compatible avec le système constitutionnel : le parti arrivé en tête fournit le Chef du gouvernement, tandis que les autres formations peuvent participer à la coalition constituée autour de celui-ci.
L’enjeu serait alors celui de la compatibilité politique et programmatique.
Le programme du PJD comporte plusieurs propositions susceptibles d’entrer dans le débat d’un futur programme gouvernemental.
Gouvernance et administration
Le parti propose notamment de réformer le climat des affaires en privilégiant, lorsque cela est possible, la déclaration plutôt que l’autorisation, en introduisant dans certaines procédures le principe de l’accord tacite et en prévoyant des délais légaux opposables à l’administration.
Il propose également un renforcement du Conseil de la concurrence et la numérisation intégrale des procédures de marchés publics.
Économie et entreprises
Le programme prévoit un accès accru au financement pour les jeunes porteurs de projets, notamment par le développement du marché des capitaux et de la finance participative.
Il prévoit également une politique de lutte contre la rente et les monopoles ainsi qu’un transfert effectif de compétences exécutives aux régions.
Santé et protection sociale
Le programme prévoit notamment un plafond annuel du reste à charge des familles pour les soins, avec une réduction ou une suppression de celui-ci pour les maladies chroniques ou coûteuses et certaines catégories vulnérables.
Il prévoit également des mesures concernant la Caisse de compensation, le soutien au sucre, le gaz butane, les pensions et les droits des veuves.
Identité, famille et valeurs
C’est l’un des axes explicitement mis en avant par le programme. Le premier axe est consacré à « l’ancrage de l’identité islamique et nationale, à la promotion de la famille et des valeurs marocaines authentiques ». Le programme indique que ses références sont « religieuses, nationales et constitutionnelles ».
Ces éléments pourraient donc constituer à la fois des points de convergence ou des sujets de discussion dans une éventuelle négociation gouvernementale, selon les programmes et les positions des autres formations.
- Le principal enjeu d’une participation : construire un programme gouvernemental commun
La question ne serait pas simplement de savoir si le PJD dispose de suffisamment de députés.
Elle serait plutôt de savoir quels engagements du programme PJD pourraient être intégrés à un programme gouvernemental commun.
L’article 88 de la Constitution donne au programme gouvernemental une importance particulière : celui-ci doit définir les grandes lignes de l’action gouvernementale dans les domaines économique, social, environnemental, culturel et extérieur et doit obtenir la confiance de la Chambre des représentants à la majorité absolue.
Une éventuelle participation du PJD pourrait donc être examinée autour de plusieurs blocs :
| Domaine | Priorités identifiées dans le programme PJD | Question pour une éventuelle coalition |
| Gouvernance | Réforme administrative, délais opposables, lutte contre la rente | Quels engagements communs ? |
| Entreprise | Concurrence, marchés publics, financement | Quelles mesures peuvent être intégrées ? |
| Santé | Réduction du reste à charge | Quel calendrier et quel financement ? |
| Protection sociale | Compensation, pensions, familles vulnérables | Quelles modalités budgétaires ? |
| Régionalisation | Transfert de compétences exécutives | Quel degré de décentralisation ? |
| Identité/famille | Valeurs, famille, identité nationale | Quel contenu dans le programme gouvernemental ? |
| Énergie | Renouvelables, autoproduction, stockage | Quelles mesures communes ? |
| Agriculture | Production destinée notamment à la demande intérieure | Quelles politiques sectorielles ? |
Le rapport précise que les engagements PJD recensés sont principalement concentrés dans les domaines de l’entreprise et de la commande publique, de la santé et protection sociale, de l’éducation, de la gouvernance, de l’identité et de la souveraineté.
- Scénario 3 : un soutien parlementaire sans participation au gouvernement
Entre la participation gouvernementale et l’opposition classique existe une troisième configuration : le soutien parlementaire à certaines initiatives du gouvernement sans entrée au gouvernement.
Il s’agit ici d’un scénario analytique, et non d’une position annoncée par le PJD dans les documents étudiés.
Dans une telle configuration, le PJD conserverait son autonomie organisationnelle et politique tout en pouvant soutenir certains textes ou certaines politiques correspondant à ses priorités.
Cette formule poserait toutefois une question centrale : sur quels textes et dans quelles conditions ce soutien pourrait-il intervenir ?
Les domaines susceptibles d’être discutés seraient notamment :
- la gouvernance ;
- la lutte contre les monopoles et la rente ;
- la régionalisation ;
- certaines mesures sociales ;
- la santé ;
- la réforme administrative ;
- la politique familiale ;
- certaines mesures économiques.
L’intérêt analytique de ce scénario réside dans le fait qu’il distingue la participation à l’exécutif de la capacité à influencer les politiques publiques depuis le Parlement.
- Scénario 4 : une recomposition plus large de la majorité
Une quatrième possibilité consiste à envisager une majorité différente de la seule combinaison des trois premières forces.
Les résultats permettent en effet de nombreuses combinaisons arithmétiques.
À titre d’exemple :
- PAM + RNI + PJD = 217 sièges ;
- PAM + PI + PJD = 216 sièges ;
- RNI + PI + PJD = 185 sièges ;
- PAM + RNI + PI + PJD = 282 sièges.
Ces additions ne constituent pas des annonces de coalition. Elles permettent uniquement de mesurer les configurations numériques possibles à partir des résultats provisoires.
Le cas RNI + PI + PJD, par exemple, atteint 185 sièges et reste donc sous le seuil de 198. Il faudrait alors l’apport d’autres formations.
À l’inverse, les configurations intégrant le PAM avec deux des trois autres grandes formations peuvent dépasser le seuil de majorité selon les combinaisons considérées.
La question politique demeure donc ouverte : quelles formations seront effectivement associées au prochain gouvernement et sur la base de quel programme ?
- Le programme du PJD : quels points pourraient peser dans une éventuelle négociation ?
L’analyse du document consacré aux programmes permet d’identifier plusieurs éléments qui donnent au PJD une identité programmatique spécifique.
Le premier est le poids accordé à la gouvernance.
Le parti propose une évolution du rapport entre administration et citoyens ou entreprises : davantage de simplification, de délais opposables, de procédures numériques et une logique passant du contrôle à l’accompagnement.
Le deuxième concerne la lutte contre la rente et les monopoles, avec notamment le renforcement du Conseil de la concurrence et la numérisation des marchés publics.
Le troisième porte sur la protection sociale, avec des propositions relatives au reste à charge médical, aux pensions et aux mécanismes de compensation.
Le quatrième concerne la régionalisation, puisque le programme prévoit un transfert effectif de compétences exécutives aux régions et la création de pôles économiques régionaux fondés sur les atouts locaux.
Enfin, l’identité, la famille et les valeurs occupent une place explicitement définie dans l’architecture du programme.
Ces éléments ne permettent pas, à eux seuls, de déterminer la possibilité d’une coalition. Ils fournissent cependant une base objective pour analyser les convergences et divergences entre programmes.
- Une question importante : le PJD accepterait-il une participation sans obtenir des responsabilités correspondant à son poids parlementaire ?
Cette question appartient désormais à la négociation politique et ne peut pas être tranchée à partir des deux documents analysés.
Le rapport décrit le programme du PJD et sa nouvelle représentation parlementaire, mais il ne documente pas, dans les éléments étudiés ici, une liste officielle de conditions de participation au prochain gouvernement.
Il faut donc distinguer deux choses :
Ce que le PJD propose dans son programme
et
ce qu’il pourrait éventuellement demander dans une négociation gouvernementale.
Les deux ne sont pas nécessairement identiques.
Il serait donc prématuré de transformer les priorités programmatiques du parti en « lignes rouges » de négociation sans déclaration officielle du PJD en ce sens.
- Le facteur Benkirane
Le retour d’Abdelilah Benkirane à la tête du PJD constitue un autre élément du contexte politique du parti.
Le rapport rappelle que Benkirane a dirigé le gouvernement après la victoire du PJD en 2011 et que le parti a ensuite conduit les gouvernements successifs jusqu’en 2021. Il souligne également que Benkirane est revenu à la direction du parti alors que celui-ci se trouvait dans l’opposition.
Dans le contexte de 2026, le facteur Benkirane peut donc être étudié sous un angle institutionnel et politique : quelle stratégie de positionnement le PJD adoptera-t-il après avoir multiplié par plus de quatre sa représentation parlementaire ?
Mais là encore, il convient de distinguer les faits des hypothèses.
Le résultat électoral est connu.
La position parlementaire du parti est connue.
Son programme est connu.
En revanche, la décision finale concernant une participation gouvernementale dépendra de choix politiques qui ne sont pas encore documentés dans les sources utilisées ici.
- Une équation politique qui ne se résume pas aux 54 sièges du PJD
Le résultat du 23 septembre 2026 produit finalement une situation différente de celle de 2021.
Le PJD passe de 13 à 54 députés, tandis que le PAM devient la première force parlementaire avec 97 sièges. Le RNI obtient 66 sièges et l’Istiqlal 65.
Cette nouvelle configuration fait du PJD une formation parlementaire de taille importante, mais elle ne détermine pas à elle seule son entrée au gouvernement.
Quatre paramètres doivent être distingués :
- Le paramètre constitutionnel :
le Chef du gouvernement doit être issu du parti arrivé en tête. - Le paramètre arithmétique :
la majorité absolue à la Chambre est de 198 sièges, alors que plusieurs combinaisons dépassent ce seuil sans le PJD. - Le paramètre programmatique :
les formations doivent pouvoir s’accorder sur un programme gouvernemental. - Le paramètre politique :
les directions des partis doivent déterminer les conditions et modalités d’une éventuelle coalition.
Conclusion : quatre scénarios, une question centrale
Le scrutin législatif de 2026 replace le PJD au cœur de la configuration parlementaire marocaine, mais le passage de 13 à 54 sièges ne signifie pas automatiquement un retour au gouvernement.
Les résultats provisoires montrent que le PAM arrive en tête avec 97 sièges, tandis que le PJD en obtient 54. La Constitution réserve au parti arrivé en tête la possibilité de fournir le Chef du gouvernement dans le cadre de l’article 47. Par ailleurs, le seuil d’investiture fixé par l’article 88 est de 198 députés, ce qui laisse plusieurs configurations parlementaires possibles.
À partir de là, quatre configurations peuvent être étudiées : le maintien du PJD dans l’opposition, son entrée dans une coalition gouvernementale, un soutien parlementaire sans participation à l’exécutif ou une recomposition plus large de la majorité.
Le véritable enjeu sera donc moins de savoir si les 54 sièges du PJD permettent mécaniquement de former une majorité que de déterminer quelle place le parti entend occuper dans la nouvelle architecture politique et quelles convergences programmatiques peuvent être établies avec les formations appelées à participer au prochain gouvernement.
Le programme du PJD fournit déjà plusieurs éléments permettant de mener cette analyse : gouvernance, concurrence, lutte contre la rente, réforme administrative, protection sociale, régionalisation, économie productive, famille et valeurs.
La prochaine étape sera donc celle des négociations politiques et de la construction du programme gouvernemental. C’est à ce stade que la question de la participation du PJD pourra être concrètement appréciée.
