Introduction
Dans un contexte marqué par la nécessité d’une croissance inclusive et d’une réduction des inégalités spatiales, le discours royal prononcé à l’ouverture de la session parlementaire en octobre dernier a marqué un tournant dans la vision du développement au Maroc. Loin d’être un simple exercice protocolaire, ce discours a été perçu comme un acte stratégique fondateur, redéfinissant les priorités nationales et les modalités d’action publique. Pour en décrypter les implications, Gouvernance TV s’est entretenu avec Saad Bouachrine, Président de l’Institut International de la Gouvernance et analyste reconnu des politiques publiques. Dans cet entretien, il expose comment les orientations royales reconfigurent la gouvernance territoriale, instaurent de nouvelles méthodes d’action et appellent à une mobilisation collective sans précédent.
Gouvernance TV : Votre analyse récente d’un discours royal majeur a fait grand bruit. Vous y voyez plus qu’un discours. Pourquoi ?
Saad Bouachrine : Parce que nous sommes face à un véritable acte stratégique de pilotage de l’État. Ce discours opère une rupture fondamentale en érigeant la justice sociale et la lutte contre les inégalités territoriales non pas en simple slogan, mais en orientation stratégique impérative. C’est un changement de paradigme : le développement national ne se lit plus seulement à l’échelle macro, mais à travers le prisme du développement local, qui devient, je cite le Souverain, le vrai miroir du progrès du Maroc. C’est une révolution dans la manière de concevoir la prospérité nationale.
GTV : Concrètement, que cela change-t-il ?
S.B. : Cela change tout le logiciel de l’action publique. Désormais, toute politique, qu’elle soit sectorielle ou territoriale, devra être évaluée à l’aune de sa contribution à réduire les fractures spatiales. La richesse ne sera plus jugée uniquement sur la performance de Casablanca ou de Tanger, mais sur l’état des dispensaires dans l’Atlas, l’accès à l’eau dans les oasis, ou la connectivité numérique dans les campagnes. C’est une réorientation totale de la boussole du développement.
GTV : Le discours annonce une nouvelle génération de programmes. Simple effet d’annonce ou réelle nouveauté ?
S.B. : La terminologie est choisie avec soin pour marquer une rupture. Elle suggère la fin des approches verticales, standardisées, souvent inefficaces. On entrevoit des programmes plus intégrés, plus participatifs, et surtout, plus adaptés. L’innovation majeure est justement cette différenciation active des politiques selon trois types de territoires : les zones montagneuses et oasis, le littoral, et les centres ruraux émergents. C’est la fin du mythe de la solution unique.
GTV : Pouvez-vous nous expliquer cette approche différenciée ?
S.B. : Volontiers.
- Pour les zones montagneuses et oasis, diagnostiquées en très grande précarité, le Souverain prescrit une politique publique intégrée. Il ne s’agit plus de projets épars, mais d’une action globale sur tous les leviers : économique, social, environnemental, infrastructurel.
- Pour le littoral, l’approche est subtile : trouver l’équilibre nécessaire entre développement économique (pêche, tourisme, logistique) et protection environnementale, en opérationnalisant enfin les lois existantes.
- Enfin, les centres ruraux émergents sont conçus comme des maillons stratégiques pour retenir les populations, offrir des services de proximité et structurer le territoire de l’intérieur. Ces trois pièces forment un puzzle cohérent.
GTV : Au-delà de la vision, le discours est très dur sur les méthodes…
S.B. : Absolument. C’est l’autre pilier fondamental. Le Souverain prescrit une véritable révolution méthodologique. Le cœur en est l’enracinement d’une culture du résultat. C’est une critique implicite mais cinglante des lourdeurs bureaucratiques. On passe d’une culture de la planification à une culture de l’action efficace et de la redevabilité. Et pour y parvenir, deux outils clés sont mis en avant : la collecte de données de terrain précises – fini les décisions sur intuition – et l’utilisation massive des technologies numériques pour optimiser, suivre et être transparent.
GTV : La condamnation des pratiques chronophages, énergivores et avides de ressources est très directe.
S.B. : Le choix des mots est sans ambiguïté. C’est un avertissement solennel à l’ensemble de la chaîne de gestion publique contre la paperasserie inutile, les réunions stériles, les retards injustifiés et, surtout, le gaspillage des deniers publics. Le message est clair : l’ère de la planification sans exécution rigoureuse est révolue. Place à l’efficacité et à la responsabilité.
GTV : Un autre aspect marquant est l’appel à la participation. Le développement n’est plus l’affaire du seul gouvernement.
S.B. : C’est un changement de paradigme dans le modèle de gouvernance. On passe d’un État plutôt vertical à un État facilitateur et mobilisateur. Le Souverain habilite stratégiquement toutes les forces vives : les parlementaires, mis en première ligne, les élus locaux à tous les échelons, la société civile, les médias… Chacun devient un maillon responsable d’un même projet. C’est l’avènement d’une gouvernance participative où la réussite dépend d’une intelligence collective. C’est aussi un nouveau contrat social qui se dessine, fondé sur la co-responsabilité.
GTV : Ce discours intervient en fin de législature. N’est-ce pas un timing difficile pour lancer une telle feuille de route ?
S.B. : Au contraire, le Souverain transforme un moment potentiellement stérile – la période pré-électorale – en une opportunité d’accélération. L’injonction à mener à bonne fin les processus législatifs est un impératif catégorique pour éviter une législature blanche. L’appel à mobiliser toutes les énergies, au-delà des clivages partisans, instaure un patriotisme d’action. Cette dernière année devient ainsi une année-test, une mise à l’épreuve de la maturité politique de toutes les institutions face à leurs responsabilités historiques.
GTV : En conclusion, quel est selon vous l’impact principal de ce discours ?
S.B. : Ce discours est un acte fondateur. Il impulse une vision claire, trace une méthodologie exigeante et fixe une feuille de route impérative. Il ne se contente pas de fixer un cap ; il en fait une obligation morale et politique pour l’ensemble de la nation. La balle est désormais dans le camp des institutions. Leur crédibilité future se jouera sur leur capacité à traduire cette vision ambitieuse en résultats tangibles, mesurables, et bénéfiques pour le quotidien de chaque citoyen, où qu’il se trouve au Maroc. C’est la promesse d’un nouveau pacte territorial, plus juste, plus efficace et plus solidaire.
Gouvernance TV remercie Monsieur Saad Bouachrine pour sa contribution éclairante à la compréhension des enjeux de gouvernance et de développement territorial au Maroc.
