L’Afrique connaît depuis plusieurs décennies une transformation silencieuse mais profonde de son paysage institutionnel : la généralisation des gouvernements infranationaux. Entre promesses d’efficacité et résistances centralisatrices, cette évolution révèle une tension entre progrès formels et réalités contrastées. En s’appuyant sur les analyses comparatives du rapport IRAM (2008) et de l’Observatoire de la décentralisation d’UCLG Afrique (2018), cet article retrace les dynamiques et les blocages d’un processus toujours en devenir.
1. L’expansion quantitative : une décentralisation de plus en plus visible
En 2018, le continent comptait 16 008 collectivités territoriales actives, avec une forte concentration en Afrique de l’Ouest (34,55 %) et en Afrique du Nord (27,52 %). Cette croissance numérique, notable depuis le début des années 2000, résulte d’une volonté politique affichée par la majorité des États.
Cependant, cette expansion masque des réalités disparates. Au Mali, dès 2008, on dénombrait déjà 703 communes ; au Bénin, 77 communes étaient créées en 2002. Le rapport 2018 révèle toutefois que toutes les collectivités prévues par la loi ne sont pas encore fonctionnelles — au Cameroun, au Togo ou en Guinée, des régions ou communes attendent toujours d’être opérationnelles.
Cette « décentralisation inachevée » rappelle que le passage du texte à l’institution reste un défi majeur.
2. Une gouvernance plus démocratique, mais inégale
L’un des progrès les plus nets entre 2008 et 2018 concerne la légitimation démocratique des instances locales. En 2018, 82 % des collectivités étaient dirigées par des conseils et exécutifs élus, contre une situation beaucoup plus hétérogène et souvent moins démocratique décrite en 2008.
L’Afrique australe fait figure de modèle avec 100 % d’instances élues, suivie par l’Afrique de l’Ouest (92 %). À l’inverse, l’Afrique de l’Est (62 %) et certaines collectivités de niveau supérieur — où 12 % des exécutifs sont encore nommés — rappellent que la démocratie locale reste inégalement ancrée.
En 2008, le constat était plus sévère : éloignement entre élus et citoyens, faible participation des femmes, marginalisation des groupes vulnérables. En 2018, si des progrès sont visibles, ils restent fragiles et dépendants de la volonté politique des États.
3. Le nerf de la guerre : l’autonomie financière et opérationnelle
Point de convergence entre les deux rapports : l’autonomie réelle des collectivités reste très limitée. En 2008, l’IRAM soulignait que les budgets locaux représentaient moins de 5 % des budgets nationaux (hors Afrique du Sud). Les transferts financiers de l’État étaient théoriques, tardifs ou conditionnés.
Dix ans plus tard, le constat persiste. Le classement de l’UCLG Afrique place 78 % des collectivités dans un environnement institutionnel « peu ou pas favorable » (catégories orange et rouge). Seules 4 % bénéficient d’un cadre « vert » — comme l’Afrique du Sud et l’Ouganda.
L’Ouganda, souvent cité en exemple pour ses transferts de compétences, illustre aussi un paradoxe : si les ressources sont transférées, elles sont largement affectées et contrôlées par l’État, limitant l’autonomie décisionnelle.
4. Les défis émergents : urbanisation, démographie et agendas mondiaux
En 2008, les défis étaient principalement institutionnels : transfert de compétences, formation des élus, coordination État–collectivités. En 2018, s’y ajoutent des pressions structurelles :
- Une urbanisation galopante, avec une population urbaine qui devrait tripler d’ici 2050 ;
- Une croissance démographique soutenue, exigeant des services locaux toujours plus nombreux ;
- L’intégration des agendas mondiaux (ODD, Accord de Paris, Agenda 2063 de l’UA), dont la réalisation dépend largement des collectivités territoriales.
Ces nouveaux enjeux imposent une décentralisation non seulement politique, mais aussi stratégique et opérationnelle.
5. La résilience des résistances centralisatrices
Malgré les avancées, l’État central reste un acteur ambivalent. En 2008, l’IRAM pointait les « résistances des services de l’État à lâcher le pouvoir ». En 2018, l’UCLG Afrique note que 52 % des collectivités d’Afrique centrale et 44 % de celles d’Afrique du Nord évoluent dans un environnement « défavorable ».
La confusion des rôles entre programmes sectoriels de l’État et compétences locales, la lenteur des transferts financiers, la superposition des échelons administratifs : autant de freins qui persistent et rappellent que la décentralisation reste souvent une déconcentration déguisée.
6. Conclusion : vers une décentralisation de deuxième génération ?
Entre 2008 et 2018, la décentralisation en Afrique a gagné en surface — plus de collectivités, plus d’élus — mais peu en profondeur. L’autonomie réelle, la participation citoyenne, la viabilité financière restent les grands chantiers inachevés.
Les deux rapports suggèrent une même conclusion : sans réelle volonté politique, sans transferts financiers conséquents, et sans mécanismes de redevabilité envers les citoyens, la décentralisation risque de rester un cadre formel, incapable de répondre aux défis du développement local.
L’enjeu aujourd’hui n’est plus de créer des collectivités, mais de leur donner les moyens d’agir — pour qu’enfin, la décentralisation ne soit plus une promesse, mais une réalité au service des territoires et des populations.
Cet article analytique s’appuie sur les publications :
*- UCLG Afrique (2018), « Sub-national Governments in Africa : Situation and Challenges »*
*- IRAM (2008), « Décentralisation et gouvernance locale en Afrique : des processus, des expériences »*
Par Saad Bouachrine, Expert en gouvernance
