Le coup d’envoi d’une stratégie
Dans quatre jours, le coup d’envoi de la Coupe d’Afrique des Nations 2025 au Maroc marquera bien plus que le début d’un tournoi de football. C’est l’aboutissement d’une préparation méticuleuse – neuf stades dans six villes, plus de 700 000 billets vendus – et le point de départ d’une séquence géostratégique capitale.
Pour les analystes de la géopolitique du sport, cette CAN est un moment pivot. Elle sert de vitrine organisationnelle, de banc d’essai pour le soft power marocain et de répétition générale directe pour la Coupe du Monde 2030. Gouvernance TV décrypte, dans ce dossier spécial, les multiples facettes de cet événement qui dépasse largement le cadre du terrain.
La Diplomatie par les Stades – Affirmer un Leadership Régional
L’organisation de la CAN 2025 n’est pas un coup du hasard. Pour James M. Dorsey, chercheur à la S. Rajaratnam School of International Studies de Singapour, c’est l’aboutissement d’une stratégie délibérée où le sport devient un instrument de politique étrangère.
- Un Pont Stratégique : Le Maroc cultive son image de carrefour entre l’Afrique, le monde arabe et l’Europe. La CAN consolide ce rôle de « pont », en se présentant comme un hôte fiable et compétent pour le continent.
- Légitimité par la Performance : L’exploit historique des Lions de l’Atlas lors du Mondial 2022 a offert une formidable légitimité sportive. L’organisation de la CAN 2025 vise à transformer cette crédibilité sportive en crédibilité organisationnelle et diplomatique.
- Une Diplomatie de l’Expérience : « Les réputations nationales ne se jouent plus seulement dans les chancelleries », rappelle Dorsey. Elles se construisent par la capacité à réussir de grands rendez-vous internationaux, à offrir une expérience positive aux supporters, délégations et médias.
« Le Maroc agit comme une puissance régionale. Il construit méthodiquement son influence en Afrique et en Méditerranée, et le sport est devenu un levier central. » – James M. Dorsey
2025, l’Antichambre de 2030 – La Répétition Générale
La CAN est perçue par les experts comme une étape cruciale de validation avant l’échéance majeure de 2030.
- Un Test à Grande Échelle : Pour Simon Chadwick, professeur de sport et de géopolitique à SKEMA Business School, « la CAN est du travail préparatoire ». C’est l’occasion de tester les chaînes logistiques, les protocoles de sécurité, l’accueil des fans et la coordination entre les multiples acteurs.
- Forger le Récit : La manière dont le tournoi se déroulera construira une narrative clé. « Si la CAN paraît bien organisée, agréable et fluide, elle deviendra un point d’engagement pour 2030 », estime Chadwick. Chaque détail compte pour rassurer la FIFA, les sponsors et l’opinion publique mondiale.
- Un Projet de Longue Haleine : Cette séquence s’inscrit dans une trajectoire de trente ans, marquée par des candidatures répétées à l’organisation de la Coupe du Monde. La CAN 2025 est une étape logique dans ce projet d’envergure, désormais porté par une ambition affichée : accueillir la finale du Mondial 2030.
Bâtir un Écosystème – L’Ambition Économique et Numérique
L’enjeu dépasse l’événement ponctuel. Il s’agit de poser les bases du premier grand écosystème sportif intégré d’Afrique.
- Une Vision Industrielle : Simon Chadwick identifie une volonté marocaine de développer « l’infrastructure industrielle qui rend la performance possible » : équipementiers, technologies d’entraînement, solutions de data, gestion d’événements.
- Le Couplage Sport-Tech : La stratégie marocaine articule explicitement le sport et le numérique. L’objectif est de stimuler l’innovation, les startups dans le sport-tech et le gaming, positionnant le Royaume comme un hub continental dans ce domaine.
- Retombées Multiples : Au-delà des revenus touristiques ponctuels (estimés à plus de 500 millions d’euros), l’ambition est de générer des emplois qualifiés, d’attirer des investissements (y compris des fonds souverains), de stimuler l’export de services et de créer une nouvelle génération d’entrepreneurs.
« Il existe une véritable volonté de bâtir un écosystème sportif africain durable. C’est peut-être cela, finalement, l’héritage le plus important. » – Simon Chadwick
Les Défis à Surmonter – Image, Cohésion et Héritage
Le succès ne sera pas uniquement mesuré par la fluidité du tournoi. Des défis de fond doivent être relevés.
- Maîtriser le Récit International : À l’approche de 2030, la scrutation médiatique et des ONG va s’intensifier. Le Maroc doit mener une communication proactive sur sa vision et ses valeurs, avant que des récits critiques ne prennent le dessus.
- Répondre aux Préoccupations Internes : Chadwick alerte sur les fractures sociales visibles. Le contraste entre des mégaprojets sportifs et des inégalités persistantes pourrait devenir un angle médiatique. La stratégie doit prouver que le sport « contribue réellement à la réduction des inégalités » par des legs sociaux mesurables (formations, emplois durables, infrastructures utiles aux communautés).
- Assurer un Héritage Durable : Les 10 000 emplois créés sont majoritairement temporaires. L’enjeu est la transformation des compétences acquises et l’utilisation optimale des infrastructures post-événement (24 camps de base, stades rénovés). Les programmes éducatifs avec l’UNESCO et la Fondation Maroc 2030 devront démontrer leur impact sur la cohésion sociale.
Un Pari Stratégique aux Multiples Dimensions
La CAN 2025 est un investissement massif – plus de 12 milliards de dirhams en cumulant organisation et infrastructures – avec un modèle financier reposant sur des partenariats public-privé pour éviter de grever le budget de l’État.
Son rendement véritable est immatériel : crédibilité, image de marque et influence. C’est une démonstration de capacité à l’échelle continentale, un message adressé aux Africains, aux investisseurs et aux instances sportives mondiales.
Comme l’a résumé Fouzi Lekjaâ, ministre délégué au Budget et président de la FRMF, devant les ambassadeurs africains : « La CAN 2025 n’est pas une fin. C’est un levier d’influence positive, au service du Maroc et de l’Afrique. »
Le coup de sifflet initial marquera donc le début du véritable match : celui de la transformation d’un événement sportif en un accélérateur durable de développement, de rayonnement et de positionnement géostratégique. Le chemin vers 2030 est désormais ouvert.
