Lecture comparative du classement 2026 de World Economics
Saad Bouachrine
Le classement 2026 du Global Governance Ranking publié par World Economics positionne le Maroc dans la catégorie “C”, avec un score avoisinant les 39/100. Cette note place le Royaume dans la tranche médiane des États à gouvernance jugée “acceptable”, loin des standards des pays classés “A”, et en retrait par rapport aux systèmes institutionnels les plus consolidés. Ce positionnement, à première vue neutre, mérite pourtant une lecture stratégique plus approfondie, notamment à l’échelle régionale.
En Afrique du Nord, le Maroc se situe dans un groupe intermédiaire. Il devance certains pays confrontés à des fragilités institutionnelles structurelles, mais reste derrière des économies émergentes ayant engagé des réformes administratives plus agressives en matière de transparence et d’efficacité publique. À l’échelle africaine plus large, plusieurs pays d’Afrique australe ou insulaire atteignent des scores supérieurs grâce à une meilleure performance en matière d’État de droit et de contrôle de la corruption. Sur le plan euro-méditerranéen, l’écart devient plus significatif : les pays d’Europe du Sud classés en catégorie “B” bénéficient d’un avantage institutionnel net, notamment en matière d’indépendance judiciaire et de libertés publiques.
Cette comparaison met en lumière un paradoxe marocain. Le pays bénéficie d’une stabilité politique et institutionnelle rare dans son environnement régional. Son architecture constitutionnelle modernisée, ses institutions de contrôle et son administration structurée constituent des atouts indéniables. Pourtant, cette stabilité ne se traduit pas encore par une montée en gamme dans les classements internationaux. Autrement dit, la gouvernance marocaine est solide dans sa continuité, mais encore limitée dans sa performance perçue.
Les quatre piliers qui structurent l’indice — perception de la corruption, État de droit, liberté de la presse et droits politiques — expliquent en partie cette situation. Le Maroc dispose souvent d’un cadre normatif avancé, mais l’enjeu réside dans l’effectivité. Les réformes existent, les stratégies sont annoncées, les institutions sont créées. Toutefois, la consolidation opérationnelle, la mesure d’impact et la reddition des comptes restent des dimensions perfectibles. C’est précisément sur ce terrain que les pays classés en catégorie “B” creusent l’écart.
D’un point de vue stratégique, cette position intermédiaire a des implications concrètes. Dans un contexte international dominé par les critères ESG et la compétition pour l’investissement direct étranger, la qualité de la gouvernance devient un facteur d’attractivité décisif. Les investisseurs institutionnels, les agences de notation et les partenaires multilatéraux intègrent désormais ces indicateurs dans leurs décisions. Être classé en catégorie “C” signifie que le Maroc est perçu comme institutionnellement stable, mais encore en phase de consolidation.
La question n’est donc pas celle de la crise, mais celle du plafond. Le Maroc semble avoir atteint un palier où la réforme incrémentale ne suffit plus. Passer en catégorie “B” nécessiterait une accélération qualitative : indépendance renforcée des mécanismes de contrôle, transparence budgétaire systématisée, digitalisation complète des procédures administratives, culture institutionnelle axée sur la performance mesurable. Il ne s’agit plus seulement de moderniser, mais d’optimiser et d’évaluer.
À l’horizon des prochaines années, l’enjeu pour le Maroc sera moins de préserver sa stabilité — déjà acquise — que de transformer cette stabilité en excellence institutionnelle reconnue. La gouvernance n’est pas un simple indicateur statistique ; elle est un levier de souveraineté économique et d’influence diplomatique. Si le Royaume ambitionne de consolider son rôle régional et continental, l’amélioration tangible de ses indicateurs de gouvernance deviendra une condition stratégique.
Le classement 2026 ne constitue ni un désaveu ni une consécration. Il agit comme un miroir. Il montre un pays en transition, doté d’une base institutionnelle solide, mais appelé à franchir un seuil supérieur de maturité gouvernante. La véritable question n’est pas de savoir pourquoi le Maroc est classé en catégorie “C”, mais comment il peut structurer une trajectoire crédible vers la catégorie “B”. Et cette trajectoire relève désormais d’un choix stratégique national.
