Home Gouvernance publique Achats publics au Maroc : Comment passer de la culture du « tampon » à l’expertise de la valeur

Achats publics au Maroc : Comment passer de la culture du « tampon » à l’expertise de la valeur

by saad
0 comments

ANALYSE. Le Maroc est engagé dans une course de vitesse. Entre l’accélération de la transformation digitale, les exigences du Nouveau Modèle de Développement (NMD) et la quête de souveraineté industrielle, la commande publique se trouve à la croisée des chemins. Alors que le Royaume a généralisé la dématérialisation des marchés publics depuis la réforme de 2023, une question de fond demeure : comment faire de la fonction achat un véritable levier de performance et non plus une simple formalité administrative ? Décryptage des défis et des apports d’expertise pour une refonte en profondeur de la gouvernance des achats au Maroc.

La problématique marocaine : entre réformes structurelles et inerties de terrain

Le Maroc a franchi des étapes décisives. La réforme des établissements et entreprises publics (EEP) portée par la loi-cadre n° 50-21, la création de l’ANPEC (l’Agence nationale de gestion stratégique des participations de l’État) et l’obligation de dématérialisation des appels d’offres ont posé les fondations d’un État moderne.

Pourtant, les blocages persistent. Des audits récents des cours régionales des comptes ont mis au jour des pratiques de favoritisme et des irrégularités dans l’attribution de marchés publics, notamment dans les régions de Casablanca-Settat et Marrakech-Safi. Le constat est implacable : certains cahiers des charges sont « taillés sur mesure » pour des prestataires privilégiés, et des clauses techniques excessives restreignent artificiellement la concurrence.

banner

Parallèlement, une étude sur l’impact de la dématérialisation menée à Rabat révèle que si la participation aux appels d’offres a augmenté, cette hausse n’est pas statistiquement significative. La technologie ne suffit pas : sans compétences adéquates et sans refonte des processus, le « digital » n’est qu’une coquille vide.

Apport d’expertise n°1 : La clarification des rôles pour restaurer la confiance

Le premier enseignement des audits est cruel : dans de nombreuses municipalités, l’illisibilité des responsabilités a permis des dérives. On a confondu celui qui exprime le besoin, celui qui contrôle la dépense et celui qui choisit le fournisseur.

L’expertise moderne consiste à instaurer une ségrégation intelligente des tâches :

  • L’opérationnel (service demandeur) exprime le besoin métier.
  • L’expert technique traduit ce besoin en spécifications justes et non discriminatoires.
  • Le contrôleur vérifie la conformité budgétaire et réglementaire.
  • L’acheteur public élabore la stratégie de sourcing et de négociation.

Cette clarification, inspirée des standards internationaux comme le COSO, n’est pas un luxe. C’est la condition sine qua non pour répondre aux exigences de transparence rappelées par la ministre de l’Économie et des Finances, Nadia Fettah, qui appelle à « déplacer les lignes de la gouvernance des établissements et entreprises publics » pour répondre aux nouvelles attentes des citoyens.

Apport d’expertise n°2 : Le « verrou de contrôle », un antidote aux dérives

Face aux risques de fractionnement et de favoritisme identifiés par les inspections, l’introduction d’un point de contrôle unique et obligatoire avant tout engagement apparaît comme une solution robuste.

Plutôt que de multiplier les contrôles superficiels tout au long de la chaîne (ce qui dilue la responsabilité), l’expertise préconise un « verrou » placé stratégiquement au moment où l’engagement juridique et financier va être pris. Ce mécanisme présente trois avantages majeurs dans le contexte marocain :

  1. Il concentre la responsabilité sur un agent habilité, formé et identifiable.
  2. Il sécurise le processus sans le ralentir, les phases amont et aval pouvant fluctuer.
  3. Il crée un standard de qualité : pour passer le verrou, le dossier doit être irréprochable, ce qui élève le niveau global des dossiers soumis.

Apport d’expertise n°3 : L’agilité procédurale au service de l’économie locale

Un autre enseignement des retours d’expérience marocains est la nécessité de différencier les traitements selon la nature et l’urgence de l’achat. Comme l’ont souligné les Assises de l’Excellence Achats 2025, la fonction achat doit devenir « stratégique, centrale et influente ». Cela passe par une granularité des processus.

L’expertise propose de distinguer :

  • Les achats courants et récurrents, justifiant un circuit accéléré (type « fast-track »).
  • Les achats significatifs ou complexes, relevant d’un circuit complet avec analyses approfondies.
  • Les situations d’urgence avérée, traitées en 24-48 heures, mais avec une règle d’or : l’urgence ne doit jamais résulter d’un défaut de planification. Cette règle responsabilise les demandeurs et prévient les abus.

Cette approche rejoint les préoccupations des acteurs locaux. À Marrakech, des initiatives comme la future « Marketplace Achats & Fournisseurs » portée par SEMS et MANAGEM visent précisément à fluidifier les achats tout en intégrant les fournisseurs locaux, coopératives et TPME dans la chaîne de valeur. C’est une illustration concrète de la manière dont l’agilité procédurale peut servir le développement territorial.

Apport d’expertise n°4 : La donnée comme levier de souveraineté

Enfin, l’apport le plus structurant pour l’avenir du Maroc réside dans l’exploitation intelligente de la donnée. Comme le souligne l’Association Marocaine de la Communauté des Acheteurs (AMCA), l’intelligence artificielle et la data redessinent profondément les pratiques du métier.

L’expertise moderne repose sur trois piliers :

  • La fiabilisation des données (« data cleansing ») : avant toute analyse, il est impératif de nettoyer et normaliser les données d’achat. On ne pilote pas avec des données sales.
  • L’assistance par l’IA : détection des anomalies, signalement des offres anormalement basses, identification des risques de concentration fournisseur. L’IA devient un outil d’aide à la décision, pas un substitut.
  • La professionnalisation des acteurs : la mise en place d’une certification interne (« Passeport Acheteur ») pour garantir que les équipes maîtrisent l’expression du besoin et la rédaction des cahiers des charges.

Ce chantier rejoint la vision de la ministre Nadia Fettah, qui insiste sur l’alignement avec les directives de l’OCDE pour une gouvernance alliant « compétitivité, neutralité et performance durable ».

Recommandations stratégiques pour les acteurs publics et privés au Maroc

À l’issue de cette analyse, plusieurs recommandations opérationnelles émergent pour accélérer la transformation de la fonction achat au Maroc :

1. Recommandations pour les pouvoirs publics

  • Généraliser les « verrous de contrôle » dans tous les EEP, en s’appuyant sur l’article 9 de la loi organique relative aux finances pour renforcer la chaîne de dépense.
  • Accompagner les TPME dans la transition digitale, en proposant des formations aux outils de soumission électronique (PMP), afin que l’objectif de 20% de marchés réservés aux TPME devienne une réalité.
  • Renforcer les contrôles a posteriori via la Cour des comptes, en ciblant les anomalies détectées par algorithmes (fractionnement, spécifications discriminatoires).

2. Recommandations pour les directions achats des EEP et grandes entreprises

  • Investir dans la qualité de la donnée : lancer un chantier « data cleansing » avant tout déploiement d’outils d’IA ou de tableaux de bord de performance.
  • Structurer les processus en trois vitesses (courant, significatif, urgence) pour gagner en réactivité sans perdre en rigueur.
  • Développer les compétences internes : instaurer une certification obligatoire pour les acheteurs et les rédacteurs de cahiers des charges.

3. Recommandations pour l’écosystème des fournisseurs

  • S’organiser en consortiums ou groupements pour répondre aux appels d’offres de plus grande envergure, en capitalisant sur la nouvelle Marketplace régionale.
  • Investir dans la conformité et la transparence des données financières et techniques pour inspirer confiance aux acheteurs.
  • Signaler les clauses abusives ou discriminatoires auprès des autorités de contrôle (CNC, Cour des comptes).

Conclusion : Vers un modèle marocain d’excellence achats

Le Maroc dispose de tous les atouts pour faire de sa fonction achat un modèle de référence en Afrique. Les réformes législatives sont solides, l’infrastructure digitale est en place, et la volonté politique est affirmée.

Mais la technologie ne suffit pas. La véritable transformation réside dans le passage d’une culture du contrôle a priori (le « tampon ») à une culture de la performance et de l’impact (la « valeur »). C’est en clarifiant les rôles, en verrouillant les points critiques, en agissant avec agilité et en exploitant intelligemment la donnée que les acheteurs publics marocains deviendront de véritables partenaires stratégiques du développement économique et social du Royaume.

Comme l’a rappelé Yassine Serhani, président de l’AMCA, « les acheteurs ont la responsabilité collective de bâtir un modèle marocain d’achats plus intelligent, plus transparent et résolument durable ». Le chantier est ouvert. Il appartient désormais à tous les acteurs de s’en saisir.

Accompagnement sur mesure par l’Institut International de la Gouvernance

Face à ces enjeux de transformation, l’Institut International de la Gouvernance accompagne les administrations publiques, les établissements et entreprises publics (EEP) ainsi que les collectivités territoriales dans la conception et le déploiement de leur référentiel d’achat public par bons de commande électroniques.

Notre approche, fondée sur une expertise reconnue et une connaissance fine des contextes nationaux, permet de :

  • Diagnostiquer les forces et faiblesses de votre dispositif actuel.
  • Co-construire un référentiel adapté à votre culture organisationnelle et à vos contraintes opérationnelles.
  • Accompagner le changement auprès de vos équipes et de vos parties prenantes.
  • Outiller le pilotage par la performance et l’intelligence de la donnée.

Vous souhaitez engager votre administration dans cette démarche d’excellence ?

Contactez l’Institut International de la Gouvernance : contact@iigouvernance.com

You may also like

Leave a Comment

Nous contacter : 

 

  • E-mail : contact@gouvernance.tv
  • Téléphone : +212 661 276787

 

Choix de l'éditeur

Dernières Publications