Home Analyses SAHEL 2025 : L’ESCALADE IMPOSSIBLE À ENDIGUER ?

SAHEL 2025 : L’ESCALADE IMPOSSIBLE À ENDIGUER ?

by saad
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Entre avancées jihadistes, faillite des États et divisions régionales, la réponse des organisations africaines semble à bout de souffle.

La région du Sahel entre dans l’hiver 2025 dans un état de fragmentation sécuritaire et politique sans précédent. Alors que les groupes jihadistes, désormais structurés en proto-États, étendent leur emprise bien au-delà des zones rurales vers les capitales régionales, les réponses des organisations régionales – l’Union Africaine (UA) et la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) – apparaissent de plus en plus déconnectées des réalités du terrain, paralysées par les dissensions internes et la nouvelle géopolitique postsoviétique.

Une menace jihadiste métamorphosée : de l’insurrection à la gouvernance parallèle

La nature du conflit a radicalement changé. Les attaques ne visent plus seulement les symboles de l’État ou les forces armées. Les groupes affiliés à l’État Islamique au Grand Sahara (EIGS) et à Jama’at Nasr al-Islam wal Muslimin (JNIM) mettent en œuvre une stratégie de « gouvernance par la terreur ».

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  • Dans la région des Trois Frontières (Mali, Burkina, Niger), l’EIGS perçoit désormais des « taxes » sur le commerce transsaharien, gère des tribunaux islamiques et impose des services basiques dans des zones où l’État a totalement disparu.
  • Au nord du Bénin et du Togo, les incursions meurtrières se systématisent, visant délibérément à déstabiliser ces démocraties côtières jusqu’alors épargnées. L’objectif est clair : couper l’accès aux ports du Golfe de Guinée, artères vitales pour les pays enclavés.

« Nous ne faisons plus face à une insurrection, mais à une compétition étatique », alerte le Général Abdoulaye Diop (nom fictif), ancien chef d’état-major malien. « Ils offrent une justice rapide (bien que brutale), une sécurité relative et une administration dans des territoires plus grands que certains pays européens. Face à cela, l’absence totale de l’État central est leur meilleur allié. »

La CEDEAO, entre isolement et impuissance

La CEDEAO, déjà mise à mal par le retrait en 2024 de l’Alliance des États du Sahel (AES – Mali, Burkina, Niger), se retrouve dans une position intenable.

  1. Un mur de défiance : Les pays de l’AES, désormais alignés sur Moscou et animés d’un fort ressentiment anti-occidental, rejettent catégoriquement toute intervention ou médiation de la CEDEAO, qu’ils qualifient de « marionnette de Paris et Washington ».
  2. La priorité : le « cordon sanitaire » : Impuissante à agir au cœur du Sahel, la stratégie de la CEDEAO s’est repliée sur la protection des pays côtiers. L’initiative « Bouclier Cotier », une force régionale conjointe déployée le long des frontières nord du Bénin, du Togo et de la Côte d’Ivoire, enregistre des résultats mitigés. Les attaques persistent, révélant la porosité d’une frontière de plusieurs milliers de kilomètres.
  3. La fracture politique : Une ligne de faille sépare désormais les pays membres. D’un côté, le Groupe d’Accra (Côte d’Ivoire, Ghana, Bénin), partisans d’une ligne dure et d’un alignement sur les partenaires traditionnels. De l’autre, des pays comme le Sénégal ou la Gambie prônent un dialogue inclusif et une réforme en profondeur de l’architecture de sécurité régionale, jugée obsolète.

L’Union Africaine, le géant aux pieds d’argile

L’UA, à l’échelle continentale, n’est pas en meilleure posture. Son cadre juridique, centré sur le respect des frontières et de la souveraineté des États, est inadapté face à des groupes non-étatiques transnationaux.

  • La Force Conjointe du G5 Sahel, pilier de sa stratégie, est de facto moribonde depuis l’effondrement du G5 avec le départ des pays de l’AES.
  • Son plan « Silencing the Guns » pour 2030 apparaît comme un vœu pieux face à l’intensification des combats.
  • L’UA est surtout divisée sur la réponse à apporter aux régimes militaires. Faut-il les sanctionner, au risque de pousser les pays vers Moscou ? Ou les intégrer dans une solution régionale, au prix de l’abandon des principes démocratiques ? Le débat paralyse toute action concertée.

Le vide stratégique et l’essor des partenariats « à la carte »

Cette paralysie des organisations multilatérales a ouvert un espace que remplissent des acteurs bilatéraux aux agendas divergents.

  • La Russie (via le Groupe Wagner, rebaptisé) et la Turquie fournissent équipements, instructeurs et drones aux juntes, en échange de ressources et d’influence politique. Leur approche, purement sécuritaire et peu soucieuse des droits humains, contredit directement les principes de gouvernance de l’UA.
  • Les États-Unis et l’Union Européenne, tout en maintenant un soutien technique aux pays côtiers, ont significativement réduit leur empreinte militaire directe au Sahel central, marquant un retrait stratégique.
  • Les initiatives locales : Face au vide, ce sont souvent des milices d’autodéfense, parfois ethniques, qui montent au front, avec le risque terrible d’envenimer les conflits communautaires.

Quelle issue ? Repenser la gouvernance régionale de la sécurité

Pour les experts, la survie du projet d’intégration ouest-africain est en jeu. « Continuer comme si de rien n’était est une voie sans issue », estime la politologue Fatimata Sow. « Il faut peut-être envisager une architecture à plusieurs vitesses : un cadre de coopération renforcée entre pays côtiers sous l’égide de la CEDEAO, et un mécanisme de dialogue séparé, même minimal, avec les pays de l’AES sous médiation de l’UA ou de pays neutres comme le Maroc. L’objectif immédiat n’est pas la démocratie, mais d’établir des lignes de communication pour gérer les crises humanitaires et sécuritaires transfrontalières. »

L’enjeu dépasse le Sahel. C’est la crédibilité de toute la gouvernance de sécurité en Afrique qui se joue dans ces sables mouvants. Si les organisations régionales échouent à apporter une réponse efficace, elles risquent de se condamner à long terme à l’irrélevance, laissant le continent à la merci des conflits asymétriques et des ingérences étrangères.

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