Alors que la région ouest-africaine tente de stabiliser son paysage politique après une série de coups d’État, le dernier trimestre 2025 s’annonce comme une période-test pour la démocratie électorale. Entre scrutins présidentiels décisifs, transitions contestées et pressions sécuritaires, l’Afrique de l’Ouest traverse une séquence politique aussi chargée que fragile.
Côte d’Ivoire et Guinée : deux scrutins sous haute tension
La Côte d’Ivoire s’apprête à vivre en décembre son premier scrutin présidentiel depuis la réélection controversée d’Alassane Ouattara en 2020, épisode qui avait provoqué une crise post-électorale meurtrière. L’annonce de sa candidature pour un quatrième mandat, bien que validée par un Conseil constitutionnel dont il a nommé tous les membres, a jeté un froid politique. L’opposition, regroupée dans la coalition « Front pour la souveraineté du peuple », crie à la « confiscation institutionnelle » et menace de boycotter un processus qu’elle juge déjà verrouillé. Les observateurs craignent un regain de violences, dans un pays où la mémoire des crises passées reste vive.
En Guinée, la transition militaire promise à être « courte » arrive à un moment critique. La junte du CNRD, menée par le colonel Doumbouya, a annoncé des élections présidentielles pour janvier 2026, mais le processus de « refondation » préalable patine. Le dialogue national est au point mort, l’opposition civile dénonce une mascarade et la société civile s’inquiète de la pérennisation des militaires au pouvoir. Le risque est double : soit une élection expédiée sans légitimité, soit un nouveau report qui ferait basculer le pays dans une incertitude prolongée.
L’ombre portée des crises récentes
Ces scrutins se déroulent dans un environnement régional encore marqué par les transitions forcées. Si le Niger, le Mali et le Burkina Faso semblent, fin 2025, consolidés dans leurs trajectoires post-putsch sous gouvernance militaire, ils forment une ceinture d’instabilité qui pèse sur leurs voisins. La légitimité par les urnes est désormais concurrencée, dans le discours politique régional, par une légitimité sécuritaire revendiquée par les juntes.
« Le contexte a profondément changé depuis 2020 », explique Aïcha Konaté, chercheuse au Centre ouest-africain d’études stratégiques. « Les électeurs et les élites regardent désormais ce qui se passe au Sahel. Le discours anti-ancien système, anti-élite corrompue et pro-souveraineté porté par les militaires résonne, même dans les pays civils. Cela place la barre très haut pour les processus électoraux : ils doivent être irréprochables pour faire la preuve que la voie démocratique est plus efficace que la voie autoritaire pour résoudre les crises. »
La CEDEAO, acteur affaibli en quête de crédibilité
L’organisation régionale, dont l’autorité a été mise à mal par le retrait en cascade de l’Alliance des États du Sahel (AES), adopte une posture de prudence diplomatique. Elle mise sur un accompagnement technique des élections et un dialogue politique préventif, loin des sanctions économiques drastiques employées par le passé.
« Notre approche est désormais celle de l’engagement constructif », confie un haut fonctionnaire de la CEDEAO. « Nous savons que notre marge de manœuvre est réduite. L’enjeu n’est plus d’imposer une norme, mais d’éviter l’étincelle qui pourrait embraser un pays. Nous travaillons en coulisses, avec les acteurs nationaux, pour garantir des processus aussi inclusifs et transparents que possible. »
L’enjeu sécuritaire, facteur déstabilisateur omniprésent
La pression des groupes jihadistes, qui étendent leur influence du Sahel vers les pays côtiers, complique singulièrement la tenue des élections. Dans le nord de la Côte d’Ivoire et l’est du Ghana, des attaques récentes contre des représentants de l’État interrogent la possibilité d’un vote sécurisé sur l’ensemble du territoire. Cette insécurité pourrait être instrumentalisée pour reporter des scrutins ou limiter la campagne de l’opposition dans certaines zones, entamant davantage la crédibilité du résultat.
Quel avenir pour la démocratie électorale ?
Le dernier trimestre 2025 représente donc un carrefour pour la gouvernance ouest-africaine. La manière dont se dérouleront les processus en Côte d’Ivoire et en Guinée enverra un signal crucial.
- Un scénario d’élections acceptées pourrait redonner un souffle à la norme démocratique régionale.
- Un scénario de contestation violente ou de tripatouillage institutionnel affaiblirait encore plus le modèle électoral face à l’attrait des « solutions fortes » militaires.
La communauté internationale, notamment l’Union européenne et les États-Unis, observe avec une inquiétude mêlée de réalisme. Leurs priorités ont évolué : la stilité et la lutte contre l’expansion jihadiste passent parfois avant l’orthodoxie démocratique, conduisant à des partenariats pragmatiques avec des régimes non élus.
Conclusion :
Le véritable scrutin de fin 2025 n’est peut-être pas celui qui désigne des présidents, mais celui qui jugera la capacité de l’Afrique de l’Ouest à inventer des transitions de pouvoir apaisées. Dans un contexte de défiance généralisée et de crises multidimensionnelles, l’urne électorale demeure, malgré tous ses défauts, le seul outil de légitimation du pouvoir qui évite le recours aux armes. Sa préservation est l’un des enjeux de gouvernance les plus critiques de la décennie.
